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Chine : le point de vue de J-M. Ripert ancien amabassadeur de France

Publié le : 15 Apr 2020

Le JDD a publié récemment cette interview très intéressante pour comprendre les retards observés en Chine.

Celui qui représenta la France à Pékin de 2017 jusqu'à l'été dernier n'a pas pour habitude de mâcher ses mots. Son titre d'Ambassadeur de France, le grade le plus élevé de la fonction diplomatique qu'il partage avec certains de ses pairs beaucoup plus discrets, Jean-Maurice Ripert le doit à une longue carrière jalonnée par des séjours dans des postes difficiles : Turquie où il représentait l'UE, Pakistan, Russie ou Chine. Proche de la gauche, cet ancien conseiller diplomatique de Lionel Jospin à Matignon fut aussi ambassadeur de France auprès des Nations Unies à l'époque où son ami Bernard Kouchner dirigeait le Quai d'Orsay.

Alors que la Chine est de plus en plus montrée du doigt pour ne pas avoir dit toute la vérité sur sa gestion de l'épidémie de Covid-19, Jean-Maurice Ripert décrypte ici les raisons d'un tel comportement. 

Face au virus, "la Chine a réagi à la chinoise" : "incompréhension et perte de temps, puis silence et répression"

Comment expliquer que le coronavirus soit apparu en Chine et pas ailleurs?
Les cadres de terrain ne sont pas assez nombreux et plutôt mal formés, le territoire est immense et les écarts de développement entre régions très importants. Lorsque l'on est un cadre moyen, prendre des responsabilités c'est prendre des risques. L'Etat chinois n'est pas aussi fonctionnel que la puissance économique du pays pourrait le laisser penser. La Chine est un Parti-Etat dans lequel le Parti est fort et l'Etat faible. C'est vrai en particulier en santé publique, comme l'ont montré les précédentes crises sanitaires. Concernant l'apparition du virus, d'origine animale, la Chine a été victime de son incapacité à mettre en œuvre l'interdiction du commerce et de la consommation d'animaux. Trafic, corruption, coutumes alimentaires bien ancrées ont concouru à la propagation rapide du virus.

Trafic, corruption, coutumes alimentaires bien ancrées ont concouru à la propagation rapide du virus

La Chine a-t-elle sous-estimé au départ ce virus?
Oui. On sait aujourd'hui que les premiers cas sont apparus à la mi-novembre 2019 et que le pouvoir a commencé par nier qu'il s'agissait d'un début d'épidémie. Des médecins ont été arrêtés pour "propagation de fausses nouvelles" et "atteinte à la sécurité de l'Etat". La Chine a réagi à la chinoise : incompréhension et perte de temps au début, puis silence et répression. Mais ensuite, il semble qu'elle se soit attaquée au virus de la bonne manière et nous avons d'ailleurs tous appliqué la même méthode de confinement pour tenter de réguler l'accès aux hôpitaux.

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Reste à savoir si Pékin a réellement rendu compte de l'ampleur de l'épidémie. On ne peut que s'interroger sur le nombre de cas et de décès rendus publics par les autorités. Il est difficile de croire que dans un pays de 1,4 milliard d'habitants, où l'on a confiné deux ou trois cents millions de personnes, il n'y ait eu qu'un peu plus de 3.000 morts, moins qu'en Italie ou en Espagne... Il est probable que les données réelles ont été sous-estimées ou passées sous silence. Le mode de fonctionnement du Parti-Etat y incite : quel maire, quel secrétaire du Parti de district, de ville ou de région est-il prêt à prendre le risque personnel de transmettre des chiffres accablants à la capitale? En Chine, ne pas respecter les consignes, porter des mauvaises nouvelles, contredire les dirigeants, c'est se condamner à rentrer dans le rang pour le reste de sa vie. Les longues files de personnes sorties aujourd'hui du confinement qui récupèrent aujourd'hui les urnes funéraires de leurs disparus laissent craindre que le nombre de victimes ait été infiniment plus élevé que ce que rapportent les données officielles.

Les informations partielles ou fausses de la Chine ont "obéré gravement le travail de l'OMS"

La Chine a-t-elle selon vous influencé ou manipulé l'OMS dans la communication sur la gravité de l'épidémie?
L'OMS se voit imposer par les Etats-membres des règles extrêmement strictes sur la définition des maladies et les critères d'alerte épidémiologique. Les médecins de l'OMS dépendent donc, dans leurs prises de décisions des données qui leurs sont fournies par ces mêmes Etats. Si les chiffres qui lui sont transmis sont faux, ils ne disposent pas des moyens de gérer correctement la pandémie. En l'occurrence, l'OMS a jugé assez vite que l'on était en face d'une situation grave. Mais il reste que les semaines perdues fin 2019 en raison des informations partielles, voire fausses, transmises par la Chine sur la réalité de la pandémie ont obéré gravement le travail de l'OMS. De ce point de vue, oui, la Chine a empêché l'OMS de faire son travail correctement et rapidement.

Les questions de sécurité sanitaire sont au cœur de l'un des rares débats autorisés en Chine

Est-ce que la Chine n'a pas tenté de minimiser les choses pour ne pas mettre en péril son économie qui était déjà dans une mauvaise passe?
Je ne pense pas que Xi Jinping ait eu beaucoup d'états d'âme en confinant des millions de Chinois lorsqu'il a enfin admis que l'épidémie était très grave. Les questions de sécurité sanitaire sont au cœur de l'un des rares débats autorisés en Chine, en raison des graves crises sanitaires ou alimentaires déjà traversées par le pays. La crise du lait infantile a fait des dizaines de milliers de morts, tout comme la pollution de l'air en est la cause chaque année. La population est très remontée. Le Président a dû en tenir compte. Les normes sanitaires chinoises sont très strictes, mais elles sont loin d'être toujours respectées parce que le pays est gangréné par la fraude et la corruption. En Chine, le Parti édicte ce qu'il décide être juste. Et comme il n'a aucune confiance dans la population, son premier réflexe est de l'enfermer et il sait qu'il sera obéi. Dans les zones de confinement, toutes les entreprises ont été fermées, en allant beaucoup plus loin que nous aujourd'hui. Laxisme initial, fuite devant les responsabilités, extrême fermeté ensuite, décisions autoritaires, mesures coercitives, c'est la triste réalité du fonctionnement du système chinois.

La régime étale ses succès "d'abord et avant tout pour son opinion publique interne"

Lorsqu'on voit à quel point depuis la fin mars Xi Jinping s'affiche en vainqueur de l'épidémie et en donneur de leçons au reste du monde, est-ce le signal de sa reprise en main?
C'est probable hélas. Au début de l'épidémie mondiale, la Chine a reçu plus d'aide internationale qu'elle n'en a donné depuis au reste du monde. Mais les Chinois n'en savent rien. Ils ne savent pas que la France, l'Italie, l'Allemagne et l'Union européenne ont envoyé des tonnes de matériel sur place, à titre gratuit. L'information n'est pas libre en Chine, les Chinois ne savent que ce que le Parti raconte.

La Chine a reçu plus d'aide internationale qu'elle n'en a donné depuis au reste du monde

Ensuite, il faut comprendre que lorsque le régime étale ses succès, ce message ne nous est pas destiné, il est conçu d'abord et avant tout pour l'opinion publique interne, afin de lui faire penser que la Chine est en train de sauver le monde. Rien sur le début de la pandémie, rien sur la répression, rien sur le nombre de victimes en Chine même. Mes expériences russe et chinoise m'ont montré que dans les régimes autoritaires, l'essentiel de l'énergie dépensée par les dirigeants vise à maintenir le système en place quand il ne s'agit pas de leur survie physique et financière personnelle. Le fait que certains cercles en Occident, dans des sociétés démocratiques, croient dans le message de victoire de la Chine et le relaient a dû être vécu à Pékin comme une divine surprise, qui ne fera que convaincre encore plus les autocrates de la supériorité de leur modèle.



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